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Jeux Vidéo

Lost Records : le passage à la maturité de DON’T NOD

Vous avez déjà fait un rêve tellement réel que vous avez l'impression d'être réveillé ? Ou au contraire, vivre une réalité tellement étrange que vous avez l'impression de rêver... Je ne peux pas décrire autrement ce que j'ai vécu cette nuit là.

Depuis la création du studio en 2008, DON’T NOD Entertainment s’est imposé comme un maître du jeu narratif émotionnel. Le studio est notamment connu avec Life is Strange, un jeu narratif explorant l’adolescence, la différence ou encore le racisme… Lost Records : Bloom & Rage constitue l’évolution la plus ambitieuse du genre narratif avec cette nouvelle franchise.

Ce jeu d’aventure narratif en deux parties (Tape 1 & Tape 2 sortis respectivement le 18 février 2025 et le 15 avril 2025) raconte l’histoire de quatre adolescentes : Swann, Nora, Autumn et Kat. Après un étrange été en 1995 dans la petite ville américaine fictive de Velvet Cove, elles se retrouvent 27 ans plus tard pour se confronter à des souvenirs oubliés. On y incarne Swann, passionnée de films d’horreur et toujours accompagnée de sa caméra. On remonte donc à ce fameux été 95, où nos héroïnes tombent sur l‘Abîme, un mystérieux trou béant sans fond dans la forêt.

 

Attention, cet article contient des spoilers sur toute l’histoire du jeu Lost Records : Bloom & Rage 

Lost Records Swann

Nostalgie des années 90 quand tu nous tiens…

Lost Records fonctionne comme une lettre d’amour aux années 1990. Le jeu nous plonge dans une esthétique rétro : caméras VHS, lecteur cassettes, Tamagochi, vidéo-clubs… des éléments totems d’une génération désormais révolue. A travers la caméra de Swann, apparaît ce grain propre aux télés cathodiques et aux cassettes de notre enfance. Munie de son caméscope, Swann filme sa vie et ses amies, soucieuse d’immortaliser chaque instant de sa vie. A travers ses archives personnelles, établissant non seulement une mécanique de gameplay originale, Swann nous plonge dans ce mystérieux été 95. Ce qui est novateur par rapport aux Life is Strange, c’est la possibilité d’interagir avec notre environnement pendant que les dialogues se font. Comme toute personne normale, on observe notre environnement, on se laisse distraire, ou encore on brandit sa caméra, comme on brandirait aujourd’hui notre smartphone.

Un hommage aux millenials

Par ailleurs, on retombe dans une époque presque insouciante, celle des Riot Grrrl notamment, mouvement musical féministe et punk des Etats-Unis au début des années 90 dont fait partie le groupe Bikini Kill. Ce véritable phénomène de mode et d’émancipation accompagnera d’ailleurs nos 4 protagonistes dans cette aventure. Mais ces éléments rétros ne sont pas qu’esthétiques, ils participent à l’histoire d’une génération de l’entre-deux : celle des millenials qui se situent entre la Génération X (1961 -1981) et la Génération Z (1995 à aujourd’hui).

Ce jeu est une invitation à se reconnecter à une période fondatrice pour les adultes issus de cette génération. Elle présente aux plus jeunes une culture qui précède l’omniprésence de la technologie dans notre quotidien. La structure narrative du jeu divisée en deux temporalités (1995 et 2022) met en parallèle l’insouciance adolescente et ses retombées à l’âge adulte. Cette dualité souligne la façon dont les souvenirs façonnent l’identité, une idée qui résonne particulièrement avec des joueurs de toutes générations. Car ne nous le cachons pas, nos choix d’enfant ont fait de nous les adultes que nous sommes…

Le jeu se laisse porter musicalement par le talentueux duo canadien électropop Milk & Bone. Leur sensibilité milléniale imprègne Lost Records d’une douce nostalgie mélancolique. À cela s’ajoute la voix aérienne et envoûtante de Ruth Radelet, qui, avec The Wild Unknown, fait remonter à la surface des souvenirs que l’on croyait oubliés. Par instants, le temps suspend son souffle : on contemple le paysage, on observe nos amies, et la musique grave cet instant précieux dans notre mémoire. Les souvenirs de Swann deviennent nôtres.

Bloom & Rage : un studio qui mûrit avec ses héroïnes

Avec Lost Records, DON’T NOD continue de développer son identité unique et indépendante : celle d’un studio narratif où l’émotion, l’authenticité et la profondeur des personnages priment sur l’action traditionnelle.

L’art comme catalyseur d’expression

La caméra de Swann n’est pas qu’un simple outil de gameplay : elle devient une métaphore de la créativité, un prisme à travers lequel son monde se dévoile et se construit. Par le cadrage, l’édition et l’attention porté à chaque séquence filmée, le joueur devient pleinement créateur. La musique et l’écriture quant à elles accompagnent nos autres héroïnes. A travers leurs passions respectives, Swann, Autumn, Nora et Kat cherchent leur voix. Elles s’expriment et se heurtent à la pression des adultes et aux normes imposées par le monde. Le jeu fait ainsi résonner des thématiques chères aux millenials : l’émancipation, la communauté choisie et la créativité comme refuge en réponse à un conservatisme étouffant.

D’ailleurs, chaque échange de dialogues nous donne irrésistiblement envie de brandir notre caméscope. Nous souhaitons capter les objets, les paysages, les moments. Dans une frénésie aussi douce que gratifiante, nous devenons Swann : cinéphile passionnée, inséparable de son objet fétiche, pour qui filmer n’est pas un jeu, mais une nécessité.

Des héroïnes vibrantes de réalisme

Par ailleurs, leurs différences, qu’elles soient physiques, émotionnelles ou sociales, nourrissent une représentation crédible et touchante. Ainsi, le jeu propose des corps imparfaits. Un personnage aux rondeurs assumées, des tâches de rousseur réalistes, des problèmes d’acné montrés sans fard… Ces détails, loin d’être anecdotiques, participent à une incarnation sincère de l’adolescence. Dans cette continuité, Lost Records explore avec justesse les émotions intenses propres à cet âge charnière. On oscille alors dangereusement entre Éros et Thanatos, entre pulsion de vie et vertige de l’autodestruction.

Dès lors, nombreux sont ceux qui s’y reconnaîtront dans cet âge fragile et bouleversant. Celui-ci marque la rupture progressive avec le monde des adultes et l’autorité qu’ils incarnent. Dans un désir brûlant d’émancipation, nos héroïnes avancent à tâtons, jouent parfois avec le feu, et découvrent les premiers émois amoureux. Le jeu capture cette période pleine de doutes, où chaque choix semble décisif et impacte notre petit monde.

Lost Records : Bloom & Rage
Nora, Kat, Swann et Autumn

Des thématiques puissantes et intemporelles

Famille, identité et liberté

Les enjeux familiaux sont omniprésents et façonnent les trajectoires personnelles des héroïnes. Kat, par exemple, issue d’une famille conservatrice stricte, souffre d’un environnement étouffant qui limite sa liberté d’expression et est en totale contradiction avec ses convictions. Amoureuse des animaux, elle vient d’une famille de chasseurs qui vit de cette même activité.

D’ailleurs, celle-ci est scolarisée à domicile à cause d’une leucémie. Isolée et surveillée à l’excès par sa sœur Dylan et son copain violent Corey, Kat étouffe. La narration explore comment la maladie et la surveillance familiale renforcent le besoin de liberté de Kat. À travers sa relation avec les autres filles, Kat découvre l’amitié féminine et l’émancipation. Rebelle et prête à tout pour obtenir ce qu’elle souhaite, elle est pleinement dans le Thanatos. Consciente que la mort est à ses trousses, Kat n’a pas de limites et entraîne les autres dans ses pulsions de mort. Ainsi, elles donnent un concert de rock sauvage sur un parking, elles vandalisent l’entreprise de chasse des parents de Kat… Allant jusqu’à se mettre dans des situations dangereuses.

De son côté, Nora jongle entre son père et sa belle-mère avec qui elle vit au quotidien ainsi que sa vraie mère à Los Angeles. Mortifiée par la distance qui les sépare, Nora adopte une attitude plus rebelle dans son look et son attitude. Elle fume, boit, joue du punk rock et se maquille de façon ostentatoire mais ce n’est qu’une façade car elle reste une enfant apeurée.

Autumn et Swann moins portées par la rébellion, sont quant à elles plus en retrait, plus réservées. Pourtant, l’une comme l’autre, elles souhaitent qu’on les aime et qu’on fasse attention à elles.

Lost Records Bloom & Rage
Dylan, la sœur de Kat et son petit ami Corey

La violence patriarcale

Le thème de la violence patriarcale occupe une place centrale dans Lost Records, prenant corps à travers le personnage de Corey, le petit ami de Dylan, la sœur de Kat. Corey est l’incarnation glaçante d’une masculinité toxique : imbu de lui-même, autoritaire, violent et manipulateur. Le jeu expose frontalement son emprise sur Dylan, mais qui touche aussi Kat. Corey les insulte, les menace, les humilie, et les frappe voire même abuse de Dylan.

Sa présence suffit à créer une atmosphère suffocante chaque fois qu’il apparaît. Swann, Nora et Autumn ne sont pas épargnées.  Toutes comprennent très vite que Corey est un danger contre lequel elles n’ont que leur solidarité comme bouclier. DON’T NOD rappelle que les violences domestiques ne touchent pas seulement les adultes, mais aussi les adolescents et les enfants. La mise en scène nous force à assister, impuissant, à celle-ci. Le malaise ressenti n’est pas excessif, mais bien réaliste.

C’est justement Corey qui est l’élément déclencheur d’un désir de justice et de vengeance chez Kat et ses amies. Leur solidarité naît autant de leur amitié que de la nécessité de résister face à ceux qui veulent les réduire au silence. La sororité devient alors un acte de survie.

Homosexualité et désir

Au-delà des thématiques déjà évoquées, Lost Records aborde avec une grande justesse l’homosexualité et l’éveil du désir, en les inscrivant au cœur de son récit initiatique. La relation entre Swann et les autres filles devient alors un espace sensible, traversé par des émotions contradictoires : attirance, gêne, curiosité, mais aussi doutes et complexes. À ce titre, le jeu fait le choix de ne jamais forcer le joueur à dépasser le cadre de l’amitié. Il épouse au contraire un rythme naturel : celui des premiers regards échangés, des silences éloquents et des confidences murmurées.

Dans cette continuité, l’homosexualité est représentée avec une rare délicatesse, loin des clichés et des injonctions narratives. Il s’agit d’une sexualité tâtonnante, fragile et douce, encore en construction. La tension constante entre le moi intime et le regard des autres, entre ce que l’on ressent et ce que l’on ose montrer, fait écho à des expériences adolescentes universelles. En ce sens, DON’T NOD propose une vision presque ritualisée de l’adolescence . C’est un passage vers l’âge adulte marqué par l’éveil du désir, la prise de risques, les premières blessures et, surtout, une quête de soi profondément intime.

🟢 Positif :

  • Une direction artistique et musicale au top
  • Une représentation adolescente juste, réaliste et inclusive
  • Des choix réalistes et une liberté créative dans le gameplay

🔴 Négatif :

  • Un rythme parfois trop contemplatif
  • Un jeu trop court (on en veut encore !)
Manue Moon
Author: Manue Moon

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