``Vous autres, mages, refusez de m'octroyer ce qui ne ferait que hâter le destin inévitable de deux personnes éprises, alors que l'une d'elles est trop naïve pour le voir. Je vous maudis tous.``
L’univers de World of Warcraft est un vaste terrain de jeu où se mêlent histoires épiques, quêtes intrigantes, rencontres marquantes et objets légendaires. Parmi ces récits, certains se distinguent par leur profondeur émotionnelle et narrative, bien qu’ils puissent facilement passer inaperçus auprès des aventuriers trop pressés. Prendre le temps d’explorer chaque détail est souvent la clé pour saisir pleinement la richesse d’un jeu, et World of Warcraft ne fait pas exception.
L’histoire sanglante de Stalvan Mantebrume en est un parfait exemple. Le nom de ce sinistre personnage, murmuré avec crainte par les habitants de la Forêt d’Elwynn et au-delà, évoque un arc narratif sombre, oscillant entre enquête, jalousie et folie meurtrière.
Un sombre présage
C’est dans l’atmosphère oppressante de Sombre-Comté que les joueurs croisent Madame Eva, une diseuse de bonne aventure. Si elle nous propose de nombreuses quêtes, c’est une en particulier qui retient notre attention. Au cours de celle-ci, la voyante partage un sinistre présage :
« La nuit dernière, j’ai eu un mauvais pressentiment concernant ma petite-fille Alyssa. Elle serait en grand danger. J’ai tiré les cartes et la lame de la Faucheuse est sortie. Après une longue et sombre transe, un nom est apparu : Stalvan. »
Enquête autour de Hurlevent
Ce nom mystérieux est la seule piste du joueur, qui se lance alors dans une enquête l’entraînant aux quatre coins du royaume humain de Hurlevent. À l’époque de World of Warcraft Classic, les quêtes étaient moins balisées, laissant au joueur la tâche de scruter chaque indice disséminé à travers le jeu. En fouillant dans des objets, en ouvrant des courriers ou encore en lisant de vieux parchemins, nous parvenons à dresser le portrait d’un certain Stalvan Mantebrume.
Originaire de la Forêt des Pins Argentés, Stalvan a étudié à Hurlevent avant de devenir professeur. Il s’installe ensuite à Ruisselune, où il enseigne plusieurs années. En apparence, tout semble bien aller pour le jeune Stalvan, puisque le maire de la ville baptisera même une école en son nom. Les mots bienveillants qu’il échange avec son ancien maître, dans des correspondances épistolaires, laissent même entrevoir un personnage un peu candide. Mais l’avènement des Défias, une confrérie de bandits, pousse les habitants à fuir, ce qui laisse Ruisselune à l’abandon et force Stalvan à l’exil. C’est en explorant les ruines de cette ville fantôme que le joueur découvre de nouveaux indices.
Nouveau travail, nouvelles rencontres
Après Ruisselune, Stalvan se rend à Comté-de-l’Or, une ville sous la protection de Hurlevent. Là, il devient le précepteur des enfants de la noble famille Flintridge. Il se charge de l’éducation de Giles, le jeune garçon, et de Tilloa, la fille aînée qui est « presque une adulte ». En poursuivant l’enquête, le joueur tombe sur le journal intime de Stalvan, où il décrit Giles comme dissipé. Cependant, il réserve des éloges appuyés à Tilloa, louant son intelligence et sa beauté :
« …sentiment étrange et incontrôlable. Jamais je n’avais ressenti cela. J’aidais Giles dans sa leçon d’Histoire, et je voyais Tilloa, par la fenêtre, s’occuper du jardin. Quelques instants après, elle est entrée, elle a placé un bégonia écarlate dans ma paume ouverte et elle m’a souri de telle manière que mon cœur s’est mis à trembler dans ma poitrine… »
En continuant notre exploration, nous finissons par découvrir la « Larme de Tilloa », qui n’est autre qu’un bégonia. Le joueur poursuit son enquête et réalise que Stalvan semble interpréter les marques de sympathie de Stalvan comme une affection au-delà du raisonnable.
La faucheuse de Stalvan
Au fil de l’enquête, l’obsession malsaine de Stalvan pour Tilloa, bien plus jeune que lui, devient de plus en plus évidente, culminant avec la découverte d’une page de journal maculée de sang :
« …en bas d’une spirale de désespoir. Tout d’abord elle se moque de moi puis la voilà fiancée ! Cette indélicate créature s’est prétendue amoureuse alors qu’elle ne souhaitait que me faire du mal. Un tourbillon noir croît chaque minute au plus profond de ma poitrine. Le sang que je verserai n’est rien en comparaison des larmes que j’ai pleurées… »
Ces mots glaçants ne laissent que peu de doute sur le sort tragique des Flintridge. Stalvan, complètement fou, a perçu les petites marques d’affection de la jeune fille comme de l’amour. Quand il l’a sue fiancée, sa folie s’est transformée en rage meurtrière.
Si le joueur reconstitue tous les éléments en sa possession, il pourra parvenir à une conclusion effroyable. Les Flintridge sont morts, et le sang qui macule la page de journal est sans doute celui d’un des membres de la famille.
En parcourant les abords de Sombre-Comté, le joueur pourra même, avec chance, looter une imposante hache à deux mains : « La Faucheuse de Stalvan« . Avec des statistiques intéressantes pour l’époque, cette arme a très probablement servi à assassiner Tilloa, son fiancé et le reste de sa famille.
Armé de ces terribles révélations, le joueur rapporte les faits aux autorités locales. Le verdict est sans appel : Stalvan Mantebrume est responsable de multiples meurtres et disparitions similaires. Il devient urgent de mettre fin à ses agissements.
Tuer le tueur
La commandante de la garde dirige le joueur vers la demeure de Stalvan, située au nord de Sombre-Comté. Là, le joueur fait face à une vision d’horreur : l’humain qu’était Stalvan n’est plus, remplacé par un mort-vivant terrifiant, à la mâchoire arrachée. Habituellement, seul un nécromancien ou une puissante magie permet à un mort de se relever, mais Stalvan semble avoir survécu à sa propre mort par la seule force de sa folie meurtrière.
Sans hésiter, le joueur affronte Stalvan et l’élimine définitivement, libérant ainsi Sombre-Comté et tout Hurlevent de ce monstre assoiffé de sang. Pour rassurer Madame Eva, le joueur récupère une bague familiale sur le cadavre inanimé de Stalvan.
Une ombre qui persiste
Cependant, l’histoire de Stalvan ne s’arrête pas là, du moins, pas pour les joueurs les plus observateurs – et les plus chanceux.
À Dalaran, la cité des mages, qui sert de capitale durant l’extension Wrath of the Lich King, les joueurs peuvent pêcher dans la fontaine de la ville. Avec un peu de chance, certains d’entre eux tireront de l’eau une « Pièce de cuivre de Stalvan« . Sur celle-ci, on peut lire les mots suivants :
« Vous autres, mages, refusez de m’octroyer ce qui ne ferait que hâter le destin inévitable de deux personnes éprises, alors que l’une d’elles est trop naïve pour le voir. Je vous maudis tous. »
Stalvan aurait-il supplié les mages de lui accorder un philtre d’amour ? Un sortilège pour conquérir le cœur de Tilloa ? Ou pire encore ? Quelle que soit la vérité, il est reparti de Dalaran plus furieux que jamais. Peut-être juste avant que Tilloa ne lui annonce qu’elle était promise à un autre. Comment l’histoire aurait-elle évolué si les mages avaient accédé à sa demande ? Mieux vaut ne pas le savoir. Sa malédiction semble toutefois avoir eu des effets, au vu des horreurs subies par Dalaran au fil des guerres.
Pour les joueurs les plus attentifs, une version humaine de Stalvan Mantebrume peut être aperçue, endormie, dans les Contreforts de Hautebrande, accessibles depuis les Grottes du Temps.
Cataclysm et le retour de Stalvan Mantebrume
L’extension Cataclysm, qui a marqué une révolution dans le jeu, est sortie peu de temps après la découverte de la pièce de Stalvan. Ce nouveau contenu a bouleversé de nombreuses quêtes, en modernisant certaines et en ajoutant de nouvelles.
De retour à Sombre-Comté, le joueur rencontre un certain Tobias Mantebrume, croisé lors des quêtes à Gilnéas. Il est à la recherche de son frère disparu et n’a pour seul indice qu’une simple lettre. Comme lors des quêtes originales, le joueur doit suivre un jeu de piste pour découvrir la vérité sur Stalvan. En effet, si le nom est connu en ville, personne n’accepte de donner d’explication à Tobias, livré à lui-même. Cataclysm étant la porte d’entrée à l’univers de World of Warcraft pour de nouveaux joueurs, cette nouvelle version de la légende de Stalvan est aussi la plus connue. L’enquête mènera ainsi de nouveau le joueur à différents lieux, en reconstituant les indices laissés par les courriers, lettres et notes.
Finalement, la vérité éclate, et Tobias apprend les horribles crimes de son frère. Désireux de s’assurer de cette réalité, il demande au joueur de l’aider à invoquer l’esprit de Stalvan. Pour cela, le joueur retourne voir Madame Eva – encore en pleine forme – et récupère la bague que le joueur lui avait donnée des années plus tôt, lors de la quête originale.
Au manoir de Stalvan, Tobias invoque l’esprit de son frère et le confronte. Ce dernier avoue ses crimes, et une bataille fratricide s’ensuit. Tobias, sous l’emprise de la rage, se transforme en worgen bestial et met fin aux jours de son frère, cette fois pour de bon. Avant de disparaître à jamais, l’esprit de Stalvan murmure à Tobias, lui-même en proie à une lutte intérieure contre sa nature de loup-garou :
« Tu vois, mon frère… Nous ne sommes pas si différents. »
Ces derniers mots, porteurs d’une menace sous-jacente, résonnent longtemps dans l’esprit de Tobias, suggérant qu’il pourrait partager les pulsions meurtrières de son frère. À l’époque de Cataclysm, les morts-vivants et les Worgens étaient en conflit ouvert. Initialement des humains, ils ont été changés en monstres. Les deux frères y ont également succombé, mais dans des camps différents.
Une histoire inspirée de Lolita
L’histoire sanglante de Stalvan Mantebrume s’inspire clairement du roman de Vladimir Nabokov, Lolita. Dans ce récit, un homme âgé tombe amoureux d’une jeune fille et sombre peu à peu dans la folie lorsque ses avances sont repoussées. Comme Humbert Humbert, le protagoniste de Lolita, Stalvan finit par commettre l’irréparable. Toutefois, le personnage de Stalvan s’avère encore plus diabolique que son modèle littéraire. Le nom de Tilloa, quant à lui, n’est pas choisi au hasard : il est l’anagramme de Lolita.










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