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Post-Apocalyptique

Le livre de la sage-femme sans nom de Meg Elison

Dans les jours précédant la chute du monde, le cri des sirènes était constant.

Le Livre de la sage-femme sans nom de Meg Elison est un roman dystopique et de science-fiction post-apocalyptique que je n’attendais pas, mais que j’ai découvert au fil de mes errances sur Booktube et notamment grâce à l’excellente chaîne de Margorito. Son propos est simple et questionne une potentialité mêlée d’effroi : un monde où les femmes deviennent une rareté.

Dans ce récit, une épidémie décime les nouveau-nés, puis s’étend de façon implacable jusqu’à emporter la majeure partie de la population mondiale. L’humanité en est presque anéantie. Écrit sous la forme d’un journal intime, le récit suit une sage-femme qui tente de survivre dans ce monde presque éteint. Pourtant le véritable fléau réside ailleurs : enfanter entraîne la mort et les femmes ont presque toutes disparu. La majorité des survivants sont des hommes.

Alors, que reste-t-il d’un monde sans femmes ? Un endroit horrifique.

Plongée dans un récit glaçant qui, spoiler alert, laisse peu de place à l’espoir pour l’humanité.

Meg Elison - Le livre de la Sage-femme sans nom

Un monde où les femmes sont en voie de disparition ça donnerait quoi ?

Autant vous prévenir d’emblée : la réponse que propose Meg Elison est loin, très loin d’être optimiste. Là où La Servante écarlate esquisse une société structurée, aussi cruelle soit-elle, en assignant aux femmes une fonction dans un ordre établi, ici, il n’y a plus rien. Dans cet univers en ruines, aucune société ne semble avoir survécu. Du moins, c’est l’impression qu’a notre protagoniste sans nom, condamnée à errer seule dans un paysage apocalyptique et vide. Pourtant lorsque l’humain surgit à nouveau c’est sous sa forme la plus brutale et qui nous laisse entrevoir un futur écoeurant.

Je vous préviens : âmes sensibles, passez votre chemin ou revenez après votre lecture si vous souhaitez éviter les spoilers.

Sur ce, cessons de tourner autour du pot.

Sincèrement, reste-t-il une once d’espoir pour l’humanité dans une telle situation ? Le roman de Meg Elison répond par une vision profondément pessimiste face à l’extinction des femmes. Tout ce qui subsiste de l’humanité semble se déliter pour de bon. Les hommes, pour beaucoup si ce n’est la majorité, basculent dans une violence extrême et débridée. Viols, abus, esclavage, exploitation du corps féminin… tout est permis. Le monde n’est plus régi que par la loi du plus fort et du plus cruel.

Ce qui me frappe dans ce roman, c’est l’absence quasi totale de contrepoint. Aucun refuge moral, aucune communauté salvatrice pour équilibrer la noirceur du reste de l’humanité. La narratrice enchaîne les situations toujours plus désespérées et semble survivre davantage par stratégie que par espoir. Déguisée en homme pour échapper aux violences, elle avance en marchant sur des œufs. Elle n’a aucun droit à l’erreur, de peur d’être démasquée. Tout ce qui lui reste à faire est d’agir ou du moins faire semblant d’agir comme eux. Malgré tout, elle tente d’aider les femmes qu’elle croise en distribuant discrètement médicaments et contraceptifs.

La solidarité semble avoir déserté tous les hommes. Les femmes sont réduites à l’état de marchandises : enchaînées, exhibées, déshumanisées, violentées. Si elles ne sont pas vendues, elles sont assignées à une fonction reproductive, notamment dans certaines communautés religieuses où l’espoir d’une naissance justifie toutes les dérives. Mais cette violence ne s’arrête pas aux femmes. Certains hommes souffrent aussi par ailleurs de ce système qui les broie. Quant aux personnes LGBTQIA+, elles n’ont tout simplement plus leur place si elles refusent de se conformer à cette logique de domination.

Et c’est peut-être de là que le roman tire sa force car on mijote dans l’idée qu’il ne reste rien à sauver. Personne ne semble agir dans un sens de reconstruction, seuls les instincts les plus primitifs subsistent et les hommes deviennent tout simplement des monstres.

Mad Max Fury Road

Et si on parlait de la solidarité féminine ?

J’ai particulièrement apprécié ma lecture, car elle nous confronte à ce que l’humanité peut produire de plus sombre. Elle nous force à envisager le pire. C’est un roman qui dérange tant il est sombre. Pourtant, quelque chose m’a gênée et cela n’engage que moi, bien sûr, mais cela me permet de vous apporter aujourd’hui cette réflexion sur le sujet numéro un du livre : les femmes.

Sauf erreur de ma part, hormis la narratrice, aucune des femmes qu’elle croise ne semble dotée de la même intelligence ou du même instinct de survie. Les figures féminines qu’elle rencontre sont souvent brisées, naïves ou désespérées. L’une est une prostituée qui s’amourrache dès qu’un homme se montre vaguement bienveillant. Une autre, après avoir subi des traumatismes innommables, choisit de mettre fin à ses jours. Face à elles, la narratrice fait figure d’exception entre survie et résistance. Elle échappe à une tentative de viol et tue son agresseur et continue à se sortir in extremis de situations impossibles.

Ce déséquilibre interroge.

Plus loin dans le récit, la sage-femme rencontre une jeune femme issue d’une communauté mormone. Et là encore, quelque chose coince. Peut-être en raison de son âge ou de son éducation mais celle-ci apparaît immature et surtout, le regard que la narratrice pose sur elle devient à mes yeux problématique. Car notre narratrice pose sur elle un regard dur, critique et profondément méprisant. Comme si, malgré ses efforts pour aider les autres femmes, elle ne pouvait s’empêcher de les juger en adoptant la même posture qui rappelle celle des hommes qu’elle fuit.

Et j’en reviens à cette question de la solidarité entre femmes. Pourquoi la narratrice critique-t-elle autant celles qu’elle croise ? Pourquoi ce besoin de se positionner au-dessus, de se distinguer ? Dans un élan presque orgueilleux, elle semble parfois se penser meilleure que les autres et c’est précisément cela qui m’a dérangé.

Parce que cela fait écho à une réalité bien plus large. Chez les femmes, il y a forcément un jugement réel qui se joue entre nous, parfois inconscient. Se comparer est inévitable et dans un monde où il reste peu de femmes, peut-on se détacher de ce biais ? Le roman aurait pu proposer autre chose. Il aurait pu imaginer et proposer une plus grande solidarité entre les femmes, pourtant le propos finit toujours par s’en éloigner.

Peut-être est-ce là, justement, la véritable tragédie qu’il met en lumière : dans un monde déjà détruit, serions-nous capables de nous soutenir ?

Et c’est peut-être là que le roman devient plus subtil… ou plus dérangeant.

Sommes-nous toutes des victimes ?

Meg Elison semble suggérer que même en pensant échapper au système, on en intériorise les codes. Le passing de la narratrice, ce fait de se faire passer pour un homme pour survivre, ne devient pas seulement une stratégie physique, mais aussi mentale. Son regard se transforme et épouse malgré elle la norme dominante. Si la sage-femme tente d’y échapper, elle finit par en reproduire certains mécanismes.

Est-ce un choix volontaire ? Une manière de montrer une féminité écrasée, détruite et réduite à sa condition ? Ou au contraire une limite du récit ? Meg Elison dénonce une société qui réduit les femmes à leur corps et paradoxalement les représente souvent par ce biais. Peut-être est-ce là une forme de mise en abyme, qui consiste à montrer la violence du réel sans filtre, à nous glisser dans la peau de la monstruosité ? Pourtant, je ne peux m’empêcher d’y voir des maladresses scénaristiques et quelques facilités. J’aurais aimé des figures féminines plus variées et moins enfermées dans des archétypes.

La faiblesse du roman réside peut-être aussi dans ce manque de surprise. On reconnaît les codes du post-apocalyptique, mais sans grande surprise par rapport à un paysage déjà bien rempli dans le genre. Toutefois ce roman a le mérite d’exister, et surtout, de pousser la réflexion jusqu’à l’inconfortable.

Malgré ses imperfections je veux lire la suite de ce premier tome d’une trilogie, cerner si celle-ci me réserve des surprises et saura faire basculer mon avis. En effet, la fin semble apporter une once d’espoir, avec une nouvelle société mais quelles seront ses dérives ?

Manue Moon
Author: Manue Moon

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