Nous sommes égocentriques, narcissiques. Je parie que Colomb l'était... et Magellan aussi. Et ils devaient l'être pour accomplir ce qu'ils ont accompli. Je lève mon verre aux salauds égoïstes. Car c'est grâce à eux que l'humanité avance.
Et si les Russes avaient posé le pied sur la Lune avant les Américains ?
C’est sur cette simple question que repose toute l’ambition de For All Mankind. La série d’Apple TV créée par Ronald D. Moore (Star Trek, Battlestar Galactica, Outlander) nous propulse en 1969, au cœur de la Guerre froide. Alors que les États-Unis et l’Union soviétique s’affrontent dans une course technologique, l’espace devient le nouveau champ de bataille idéologique. Dans cette uchronie audacieuse, l’histoire bifurque : ce ne sont ni Neil Armstrong ni Buzz Aldrin qui entrent dans la postérité, mais le cosmonaute soviétique Alexeï Leonov, premier homme à marcher sur la lune.
Ce renversement, en apparence symbolique, provoque un effet domino vertigineux. La conquête spatiale ne s’arrête plus à un exploit ponctuel destiné à enterrer la Guerre froide, au contraire. Elle devient une course sans fin, technologique et politique où chaque avancée est dictée par le désir de conquête. Tout cela au mépris de la prudence, de l’éthique scientifique et parfois même de la vie humaine. For All Mankind transforme ainsi la Lune en un théâtre permanent de la Guerre froide, révélant les failles d’un progrès bâti sur le conflit.
La Lune, nouveau front de la Guerre froide
Un progrès technologique sous pression idéologique
Dans cette réalité alternative, la découverte de possibles traces d’eau sur la Lune change radicalement la donne. Il ne s’agit plus seulement d’y planter un drapeau, mais d’y installer une présence durable. Dans ce contexte, les priorités du gouvernement américain se radicalisent. La série met en scène une accélération frénétique du programme spatial, où chaque mission devient un coup stratégique porté à l’Union Soviétique. La NASA, prise de court par l’avance soviétique, agit dans l’urgence, souvent au détriment de la sécurité.
Sous la présidence d’un Richard Nixon particulièrement belliqueux, la conquête lunaire se transforme en obsession nationale. Les missions s’enchaînent à un rythme effréné, voire surréaliste. La colonisation devient un objectif assumé, et la frontière entre exploration scientifique et militarisation de l’espace s’efface progressivement. For All Mankind expose avec lucidité les contradictions de la NASA, tiraillée entre idéaux scientifiques, impératifs capitalistes et instrumentalisation politique. La question centrale de la première saison s’impose alors : jusqu’où est-on prêt à aller pour rester le meilleur ?
Et la réponse est sans appel : un prix exorbitant. En vies humaines, en ressources matérielles et en sacrifices personnels. Cette uchronie résonne fortement avec notre monde contemporain, où la compétition pour la suprématie technologique reste omniprésente. La série fait écho aux interrogations actuelles sur notre avenir et notre rapport au progrès.
Le progrès comme contrainte sociale
Une fois encore, les Soviétiques prennent de l’avance en envoyant une femme sur la Lune. La série montre aussi comment cette pression politique et idéologique pousse la société américaine à se transformer. Pris de court, les États-Unis sont alors « contraints » de remettre en question leurs structures profondément patriarcales et d’ouvrir le programme spatial aux femmes. Non par progressisme, mais par nécessité de domination.
À travers Molly Cobb, Danielle Poole, Ellen Wilson ou encore Tracy Stevens, For All Mankind interroge la place des femmes dans une institution profondément patriarcale. Leur intégration expose les failles de ce système. La conquête spatiale devient alors un révélateur brutal des limites de la société américaine des années 1970, incapable de se réformer autrement que sous la pression.

Un grand pas pour l’humanité… Mais pas pour la société ?
Si For All Mankind impressionne par son ampleur politico-scientifique, la série doit surtout sa force au traitement des personnages. Le récit se déploie autour du Johnson Space Center de Houston, où gravitent astronautes, ingénieurs, techniciens et familles. La conquête lunaire ne se vit pas seulement dans l’espace, mais aussi dans les maisons et les bars.
Edward Baldwin
Edward Baldwin incarne la figure du héros manqué. Pilote chevronné et respecté, il reste pourtant marqué à vie par son statut de ne pas avoir été le 1er homme sur la Lune. Dans une société obsédée par la performance et la compétition, il n’y a pas de place pour l’échec. Baldwin n’est pas un pionnier, il est celui qui est arrivé trop tard. Mais Edward c’est aussi un homme brisé par la Guerre de Corée et animé par la colère. La série montre avec finesse comment cette frustration s’infiltre dans sa vie familiale avec son rapport à son épouse Karen (Shantel VanSanten) et leur fils Shane. Incapable de montrer d’autres émotions que la colère, Edward est un produit typique de l’Amérique des années 1960 : un homme à qui l’on a appris à ne jamais faillir, mais jamais à se remettre en question.
Gordo et Tracy Stevens : le sacrifice d’une femme
Le couple formé par Gordo et Tracy Stevens (Michael Dorman et Sarah Jones) est un des arcs brillants de la série. Gordo, héros charismatique en façade, est en réalité profondément instable. Trompeur, menteur, imbu de sa personne, Tracy paie le prix de sa gloire. Elle a mis sa carrière de pilote brillante de côté pour élever ses enfants, mais au prix de son propre bonheur. Mais son passage dans l’espace agira comme un révélateur brutal de ses failles et de sa supercherie… De l’autre côté Tracy doit se battre pour ne plus être considéré que comme « la femme de Gordo » et assurer sa place dans un monde qui l’objectifie.

Molly Cobb & Margo Madison : les indomptables
Molly Cobb (Sonya Walger) est sans doute l’un des personnages les plus marquants de la saison 1. Astronaute brillante, pragmatique et refusant toute compromission, elle incarne une féminité radicalement incompatible avec les attentes sociales de l’époque. Molly ne cherche ni à plaire ni à rassurer : elle veut voler, explorer et repousser les limites n’en déplaise aux autres.
De même, Margo Madison (Wrenn Schmidt) est une femme ingénieure et contrôleure aérienne talentueuse. Seul problème, on refuse de l’écouter. Dans un monde dominé par les anciens et les hommes, il lui est difficile de prendre sa place. Personnage solitaire et socialement peu à l’aise, elle va devoir se surpasser et s’imposer.
Danielle Poole et Ellen Wilson : l’invisibilisation des minorités
À travers Danielle Poole (Krys Marshall) et Ellen Wilson (Jodi Balfour) mais pas que, For All Mankind aborde frontalement la question des discriminations raciales et sexuelles. Danielle, astronaute afro-américaine compétente et rigoureuse, se voit contrainte de renoncer à sa place pour préserver l’image de son confrère masculin. Son sacrifice silencieux illustre la manière dont les institutions progressistes en façade perpétuent des logiques profondément inégalitaires.
Ellen Wilson, quant à elle, incarne une autre forme d’invisibilisation : celle de l’homosexualité dans une Amérique conservatrice. Obligée de dissimuler son orientation sexuelle pour poursuivre sa carrière, Ellen devient le symbole d’une réussite construite sur l’aliénation. La série montre le coût psychologique de cette dissimulation permanente et de ce renoncement à soi. Car malgré le progrès technologique, la société elle n’avance pas aussi vite dans ses moeurs.
La multiplicité des points de vue et des intrigues donne à la série une véritable densité narrative. Derrière la guerre psychologique et technologique, l’humain demeure fragile et petit. L’ambition ne protège ni des drames intimes ni des erreurs. Les tests psychologiques rudimentaires de l’époque, les pressions politiques et les biais sociaux mènent à une succession de décisions catastrophiques au sein de la NASA qui coûteront parfois cher à nos personnages.

Lorsque nous visons les étoiles
Une saison 2 brillante entre gloire et désillusions
La saison 2 se poursuit dix ans plus tard, sous la présidence de Ronald Reagan. L’uchronie se déploie davantage : John Lennon est toujours en vie, tandis que le pape Jean-Paul II n’a pas survécu à l’attentat contre lui. Les États-Unis possèdent désormais la base lunaire Jamestown avec pour prochain objectif : Mars.
Les héros de notre 1ère saison ont changé. Edward Baldwin est devenu chef des astronautes, Ellen Wilson commande Jamestown, tandis que Gordo Stevens erre dans les soirées mondaines en racontant ses exploits passés. Tracy, divorcée de Gordo est devenue une véritable icône médiatique et Karen, émancipée, est propriétaire du bar Outpost. Mais cette nouvelle strate est vite ébranlée par une éruption solaire, rappelant la fragilité constante de l’humanité face à l’univers.
La saison approfondit des thèmes déjà présents : discriminations, corruption politique, le tout sur fond d’une Guerre froide toujours vive. Les tensions avec l’URSS culminent dans des affrontements oppressants, maintenant une tension constante. Certains personnages secondaires, comme Aleida ou Kelly Baldwin (fille adoptive des Baldwin), peinent à exister autrement qu’en satellites gravitant autour des figures centrales. Un déséquilibre qui pourrait devenir problématique à long terme. En revanche, les trajectoires de Molly Cobb, confrontée aux risques extrêmes du métier, et de Danielle Poole, tentant de réparer une carrière sacrifiée dans l’ombre, offrent des arcs narratifs particulièrement poignants.

Une conquête sans victoire
La saison 2 de For All Mankind répond enfin aux attentes placées en elle. Voyage spatial, enjeux politico-sociaux, la série s’accélère et nous plonge dans l’après gloire des premiers voyages vers la Lune. Pourtant la Guerre Froide se poursuit et les Etats-Unis comme la Russie ne sont pas prêts à lâcher le morceau. Une guerre ô combien ridicule et qui nous fait nous questionner sur la conquête spatiale. Posséder la Lune ? La coloniser ? En faire une base militaire ? Et même si les missions spatiales sont cruciales, la vie sur Terre elle, n’est pas rose. Comme dans la première saison, nos héros sont aussi victimes de leur vie et des choix politiques des Etats-Unis. Ces choix entrainent des conséquences dramatiques dont certains ne se relèveront pas. Et nous non plus.
À travers ses deux premières saisons, For All Mankind propose bien plus qu’une série de science-fiction. Elle livre une critique acerbe du progrès, rappelant que la grandeur des ambitions humaines n’efface jamais la petitesse de ceux qui les portent. La conquête spatiale, loin d’être un idéal pur, devient le reflet amplifié de nos failles politiques, sociales et morales.
Haletante, souvent éprouvante émotionnellement, la série parvient à conjuguer spectacle, réflexion et intimité. En mettant en scène des héros parfois déchus, elle rappelle que même lorsque l’humanité vise les étoiles, elle reste prisonnière de ses contradictions terrestres. Pour toutes ces raisons, For All Mankind s’impose comme l’une des œuvres de science-fiction les plus pertinentes et marquantes de ces dernières années.
🟢 Positif :
- Une uchronie intelligente et crédible de la conquête spatiale
- Des arcs narratifs profonds et des personnages marquants et imparfaits
- Une grande tension dramatique entre enjeux humains, politiques et scientifiques parfaitement dosés
🔴 Négatif :
- Certains personnages secondaires peu crédibles ou moins intéressants
- Des intrigues personnelles qui tirent parfois trop en longueur
- Peut déplaire aux amateurs de hard science-fiction par son côté soap


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