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Science-fiction

L’Espace d’un An de Becky Chambers

Le simple fait que nous traitions de reptile une personne malveillante et calculatrice devrait nous éclairer sur les préjugés innés que les primates nourrissent contre les reptiles.

Bienvenue à bord du Voyageur !
L’espace d’un an est le premier roman de science-fiction de Becky Chambers et le point de départ de la saga Les Voyageurs. Publié en 2016 chez L’Atalante et traduit par Marie Surges, ce roman nous entraîne à bord d’un vaisseau spatial à l’équipage aussi hétéroclite qu’attachant. Par ailleurs, la saga a reçu le Prix Hugo de la meilleure série littéraire en 2019.

Ce premier roman de la série, L’espace d’un an peut cependant se lire comme un one-shot. On y suit Rosemary Harper, une jeune Martienne qui fuit sa planète pour des raisons inconnues. Elle embarque alors sur le Voyageur, un vaisseau tunnelier, en tant que greffière et découvre un équipage multi-espèces dont la mission consiste à tracer des routes spatiales en creusant des trous de ver.

Mais ne vous y trompez pas : si le roman nous mène aux confins de la galaxie, il ne s’agit pas d’un récit de conquête ou de prouesse technologique. Becky Chambers s’intéresse avant tout à l’humain et à l’alien. Pendant un an, le lecteur partage le quotidien de cet équipage, ses silences, ses aspirations et ses liens, jusqu’à une mission qui pourrait tout changer. L’intrigue en toile de fond ne sert qu’à mettre en avant les relations interpersonnelles entre les membres de l’équipage. Elle nous dépeint des extra-terrestres tous plus variés les uns que les autres et aux cultures qui dépassent notre petit esprit humain.

Si vous cherchez de la hard SF réaliste ou emplie d’action, passez votre chemin. Becky Chambers propose une autre voie : une science-fiction chaleureuse, inclusive et réconfortante, qui interroge les codes du genre et bouscule son aspect élitiste.

Becky Chambers - l'espace d'un an
L'équipage du Voyageur - L'espace d'un an de Becky Chambers

La vie dans l’espace

Finis les casse-têtes mathématiques, finis les conquêtes spatiales, dans l’Espace d’un An, nous sommes projetés dans la vie quotidienne d’un futur intergalactique fantasmé. Au rendez-vous, banalité du quotidien et petits tracas personnels. Car oui Becky Chambers adopte un angle original, loin des œuvres de science-fiction conventionnelles et nous propose une ouvre digne d’une série populaire à binge watcher. On serait même tentés de penser que si elle était adaptée, cela serait une série parfaite pour Assassynth (Murderbot) de notre chère Martha Wells.

Dans le Voyageur, cette grande maison spatiale qui traverse la galaxie, c’est autour de discussions, de repas et de rencontres que nous nous attardons. Loin du spectaculaire, Becky Chambers nous plonge plutôt dans l’intime. Elle écrit une science-fiction qui reflète la cohabitation entre les espèces plutôt que la confrontation, même si celle-ci existe, bien évidemment.

Un équipage haut en espèces

Avec l’équipage du Voyageur, Becky Chambers nous ouvre les portes d’une galaxie foisonnante d’espèces et de cultures. Tous sont des individus à part entière, avec leurs coutumes, leurs traditions, leurs qualités et leurs défauts.

La force du roman réside dans cette diversité, faisant écho à la définition même du soap opera : un récit choral, centré sur les relations, les tensions et les émotions. Chaque membre de l’équipage apporte sa voix et son histoire, donnant au vaisseau l’allure d’un microcosme galactique.

Ashby Santoso

Capitaine du Voyageur, Ashby est un Exodien, un humain issu de la flotte ayant quitté la Terre désormais inhabitable. Bienveillant et pacifiste, il dissimule aux yeux de la galaxie une relation amoureuse interdite avec une alien, symbole des frontières encore fragiles entre les espèces.

Kizzy Shao

Ingénieure du vaisseau, Kizzy est une boule d’énergie drôle et extravertie. Dotée d’une grande joie de vivre, elle a une affection marquée pour le « smash ». Elle incarne la spontanéité et l’enthousiasme au sein de l’équipage.

Jenks et Lovey

Jenks est un technicien informatique atteint de nanisme qui s’assume pleinement. Sa relation avec Lovey, l’intelligence artificielle du vaisseau, est l’un des aspects les plus touchants du roman. Lovelace, loin d’être une simple machine, se distingue par sa sensibilité et sa gentillesse envers l’équipage, questionnant la frontière entre humain et artificiel.

Sissix

Pilote du Voyageur, Sissix est une Aandriske, espèce reptilienne au sang-froid avec un rapport décomplexé aux relations charnelles. Membre de l’une des trois espèces fondatrices de l’Union galactique, elle illustre une autre manière de concevoir l’intimité et les liens affectifs.

Ohan

Navigateur Sianat, est une créature genrée au pluriel. Je vous explique : Ohan possèdent une apparence rappelant un primate à la fourrure épaisse. Elles sont porteur du « chuchoteur », un neurovirus qui confère à son espèce une intelligence exceptionnelle et une perception de l’espace radicalement meilleure. Elles sont donc deux dans un seul corps, si l’on peut résumer cela. Ohan restent en retrait, marquées par une distance autant physique qu’émotionnelle, propre à leur culture.

Docteur Miam

Médecin et cuisinier de bord, Docteur Miam est un Grum, membre d’une espèce presque éteinte qui change de sexe à plusieurs reprises au cours de sa vie. Figure rassurante et profondément bienveillante, il veille sur l’équipage avec douceur, entre soins médicaux et tisanes réconfortantes.

Corbin Artis

Alguiste du vaisseau, Corbin est chargé du carburant indispensable aux voyages du Voyageur, les algues. Asocial, méfiant et souvent conflictuel, il est celui qui peine le plus à trouver sa place. Son malaise souligne que le vivre-ensemble, même dans une galaxie sans conflits majeurs, reste un processus fragile et imparfait.

Rosemary Harper

Dernière arrivée à bord, Rosemary est une greffière martienne en quête d’anonymat. Sous une fausse identité, elle fuit une famille à la réputation pour le moins… compromettante. Par son regard neuf, elle devient le point d’ancrage du lecteur, celui qui découvre peu à peu la vie au sein d’une communauté inter-espèces.

L'espace d'un an Becky Chambers
L'espace d'un an Becky Chambers

Diversité, tolérance et vivre-ensemble

Dans L’espace d’un an, la diversité des espèces est au cœur de la réflexion. Becky Chambers en fait un moyen de questionner nos propres différences culturelles et relationnelles. L’espace d’un an est un laboratoire du vivre-ensemble, où chaque interaction nous oblige à reconsidérer notre rapport aux autres. Que ce soit lié au langage, à l’intime, aux goûts, ou aux relations, rien n’est universel.

Les différentes espèces présentées, Aandriskes, Grums ou Sianats, ne partagent pas les mêmes codes sociaux que les humains et inversement. Becky Chambers nous oblige alors à nous confronter à l’Autre sans concession. Leur comportement nous met mal à l’aise, d’accord… Mais pourquoi ? Et finalement, notre inconfort doit-il nous empêcher de tolérer les autres ? Dans une société de plus en plus critique et qui catégorise les cultures et pratiques, le récit de Becky Chambers nous oblige à nous questionner sur les relations humaines d’abord et sans les hiérarchiser.

Comprendre l’Autre c’est parfois aussi se retrouver confronté aux malentendus, aux désaccords, mais cela justifie-t-il la guerre ? Dans ce premier roman, Becky Chambers nous renvoie au respect des limites de chacun comme principe fondamental. Dans cette galaxie aux allures utopiques, bien qu’elle ne le soit pas, l’auteure illustre la persistance des préjugés et des tensions entre différentes espèces. Pourtant celles-ci se résolvent grâce à la communication et l’immersion dans la culture de l’autre.

L'espace d'un an Becky Chambers
L'espace d'un an Becky Chambers

Du hopepunk trop naïf ?

Le hopepunk est un sous-genre de l’imaginaire, défini comme l’opposé du grimdark. Ce genre met en scène des personnages qui luttent pour un changement positif. On y centralise les traits positifs de nature humaine et la communauté afin de trouver des solutions. L’espace d’un an fait partie de ce genre en expansion et nous donne à repenser les récits de l’imaginaire. Doivent-ils tous avoir une intrigue complexe pour être bons ? Le hopepunk ne nie pas les conflits ou les injustices, mais refuse d’en faire son cheval de bataille. Il défend l’espoir, l’empathie et le soin porté aux autres comme actes de résistance.

Becky Chambers propose un futur imparfait mais où la bienveillance est un choix. L’auteure propose une science-fiction qui croit encore en la possibilité du bon en chacun, même aux confins de la galaxie. Il faut donc lire L’espace d’un an dans cette perspective ‘feel good’ et non comme un récit de science-fiction traditionnel.

Becky Chambers ne cède pas au cynisme et choisit le réconfort et la douceur en réponse à la violence. Rosemary se retrouve sans famille, Ohan vit avec une épée de Damoclès sur la tête et certains autres ont vu leur espèce s’éteindre. Les thèmes lourds sont présents, mais traités avec délicatesse et sans tomber dans le larmoiement.

En cela, L’espace d’un an propose une autre définition des récits galactiques. Il ne s’agit plus de vaincre, de dominer ou de survivre coûte que coûte, mais de continuer à faire société, malgré les différences.

🟢 Positif :

  • Un univers chaleureux porté par des personnages attachants
  • Une proposition de lecture originale et positive
  • De la science-fiction accessible, centrée sur les relations plutôt que les enjeux technologiques

🔴 Négatif :

  • Une intrigue avec très peu d’enjeux et centrée sur la banalité du quotidien
  • Rythme lent, pouvant dérouter les amateurs de SF plus spectaculaire et complexe
  • Ton très optimiste qui peut ne pas plaire à ceux qui préfèrent des œuvres sombres
Manue Moon
Author: Manue Moon

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