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Dossier Jeu Vidéo

Cyberpunk 2077 : Analyse d’une dystopie

Peu importe à quel point tu es bon à Night City. Tout seul, tu es foutu.

Attention, cet article contient des spoilers !

Cyberpunk 2077 : Une dystopie fascinante malgré des débuts chaotiques

Cyberpunk 2077, développé par CD Projekt, n’a pas eu une naissance facile. Lancement bugué, critiques acerbes et même une perte de sauvegarde pour ma part… autant dire que les débuts du jeu en 2020 ont été un désastre pour de nombreux joueurs, moi y compris. Pourtant, après des années de correctifs et l’arrivée de l’extension Phantom Liberty en 2023, l’univers du jeu a enfin révélé tout son potentiel. Aujourd’hui, plongeons dans l’histoire captivante qui sert de toile de fond à ce RPG en monde ouvert. En effet, Cyberpunk 2077 c’est plus qu’un jeu vidéo, c’est une plongée dans un futur dystopique. Et comment vous dire… Il y a beaucoup de choses à analyser.

Night City, épicentre du transhumanisme et des rêves brisés

Cyberpunk 2077 se déroule dans un futur où l’humanité a fusionné avec la technologie. Censée être une critique acerbe de notre propre société, elle pousse la caricature à son paroxysme. Bienvenue à Night City, une métropole située au sud de San Francisco, où les implants cybernétiques sont aussi courants que les smartphones en 2025. Dans cette dystopie inspirée du jeu de rôle Cyberpunk 2020 de Mike Pondsmith, la population devient machine. Ici, les méga-corporations règnent en maîtres, laissant les gouvernements survivre sous perfusion économique.

On y incarne V, un(e) mercenaire cherchant sa place dans une ville corrompue jusqu’à la moelle. Inspiré des œuvres comme Neuromancien de William Gibson ou Blade Runner de Philip K. Dick, le jeu explore un monde où le transhumanisme transforme l’humanité en une masse de zombies cybernétiques. Les riches deviennent plus « chromés », tandis que les pauvres sombrent dans la misère, la drogue et la violence.

Car Night City n’est pas seulement une ville : c’est un personnage à part entière. Chaque ruelle, chaque bâtiment suinte la décadence. Les gangs font la loi, les corporations mènent des guerres silencieuses, et les citoyens se battent pour leur survie dans un univers impitoyable.

Dans cette ville, V que nous incarnons en vue à la première personne, tente de survivre tant bien que mal dans un monde gangréné où rien ne pousse. On y retrouve une inspiration architecturale venue de Hong Kong avec d’immenses buildings composés de « nano flats ». La ville fourmille de technologies autant que de détritus. Les néons et les buildings côtoient la crasse et la prostitution. Les chromés déambulent dans les rues tels des chiens fous. On erre alors dans une ville tentaculaire et vertigineuse où la pauvreté côtoie le luxe et où la mort nous attend parfois au coin d’une rue.

Dans Night City, on ne respire pas on étouffe. Chaque zone est surpeuplée ou occupée. Pour retrouver le calme, rendez-vous donc dans les Badlands, de vastes plaines désertiques peuplées par les nomades. Ou pas…

Cyberpunk 2077 Phantom Liberty

Les Badlands, un répit illusoire

Les Badlands, terres arides aux abords de Night City, incarnent une extension de la ville dystopique. Ces vastes étendues désertiques, autrefois fertiles, témoignent des ravages de la surindustrialisation, du pillage des ressources naturelles et de l’abandon par les mégacorporations. Mais ne vous laissez pas tromper par son calme apparent. Ici, la vie est une lutte permanente.

Les Badlands sont habitées par les nomades, les fugitifs et les clans marginaux. Mais surtout, elle sont rongées par les Gangs. Sans infrastructures ni lois, les habitants des Badlands composent avec un environnement hostile, ravagé par la pollution et les tempêtes de sable. Les ruines de complexes industriels, les véhicules rouillés jonchent le paysage et nous renvoient à un passé opulent devenu poussière. Dans ce monde sans pitié, la survie prime.

On y passe une partie du jeu, auprès de Panam. On rejoint alors les Nomades. S’offre à nous l’opportunité de venir y mourir dans l’une des fins possibles. Auprès de Panam et de son clan, les Aldelcados. Si cela pourrait représenter une des fins les plus « douces », il n’empêche qu’encore une fois, le clan prime sur l’individualité. V doit suivre le groupe et sans aucun espoir, meurt dans les bras de Panam.

Fondation et analyse d’une dystopie

Pour comprendre Night City, il faut remonter à la vie de Johnny Silverhand avant qu’il ne soit transformé en « Relic ».

Après avoir quitté l’armée, Johnny s’engage à dénoncer la corruption et l’oppression des pouvoirs en place. Sa musique, vecteur de ses idéaux, visait à éveiller les consciences et à inciter à la rébellion. Cependant, il nourrissait une haine profonde envers la NUSA, la police, les corporations, et surtout Arasaka, symbole pour lui du colonialisme corporatif. Obsédé par la mégacorporation, il a mené deux attaques contre son siège, s’embrouillant avec ses proches.

Johnny peu empathique, n’hésitait pas à tuer pour atteindre ses objectifs. En 2077, il est révélé que ses souvenirs, encodés dans son engramme, sont une version biaisée et déformée des événements passés. En 2023, sous l’équipe de Morgan Blackhand, ils tentent de voler et détruire la base de données sécurisée d’Arasaka dans ses propres Tours. Au cours de l’assaut, un engin nucléaire explose dans les étages supérieurs du bâtiment, ce qui détruit une grande partie du centre de Night City. Plus d’un demi-million de personnes sont tuées. Un autre quart de million de personnes meurent après l’explosion. Johnny Silverhand est un terroriste.

En 2070, se déroule la Guerre d’Unification. Ce conflit oppose les Nouveaux États-Unis d’Amérique (NUSA) aux États Libres. Rosalind Myers, présidente des NUSA, lance une campagne militaire pour réunifier les territoires perdus, soutenue par des géants comme Militech et Arasaka.

Mais les États Libres résistent, avec pour conséquence des pertes humaines et économiques colossales. Night City, fidèle à son esprit rebelle, choisit la neutralité. Pour défendre cette indépendance, la ville fait appel à Arasaka Corporation. Résultat ? Le Traité d’Unification est signé en 2070, garantissant l’autonomie des États Libres et consacrant Night City comme une « ville libre » internationale. Cette paix fragile scelle le retour d’Arasaka en Amérique du Nord et prépare le terrain pour les événements de Cyberpunk 2077.

Cyberpunk 2077 ou la critique d’un futur potentiel

V, notre personnage progresse dans une dystopie ancrée dans le néolibéralisme. Night City représente le capitalisme à son paroxysme ainsi que toutes ses dérives. Les méga-corporations contrôlent tout : l’économie, les institutions, la sécurité et le quotidien des habitants.

De ce fait, la braindance occupe une place importante dans le quotidien des habitants de Night City. La braindance (BD) ou danse sensorielle dans Cyberpunk 2077 est une technologie immersive qui permet de revivre, ressentir et interagir avec les souvenirs d’autres personnes. Cette mécanique narrative et ludique du jeu est un puissant miroir critique de notre société et de son rapport aux écrans, aux réseaux et à l’instantané.

En effet, la braindance est devenue l’opium du peuple. Cette échappatoire virtuelle n’est pas sans conséquence : elle déconnecte de plus en plus les habitants de leur propre vie. Ce produit de consommation joue avec les émotions, la douleur, le plaisir et les instincts des consommateurs. La commercialisation des expériences humaines n’est que l’extension poussée des directs Youtube, Tik Tok ou autres réseaux, avec toutes les dérives qu’elles comportent. D’une part, l’on a les BD licites qui offrent des expériences de divertissement, érotiques ou encore éducatifs. D’autre part, on a les BD illicites qui capturent les derniers instants de vie d’une personne ou des actes illégaux poussant le voyeurisme à ses limites les plus extrêmes. Cette drogue virtuelle n’est pas sans rappeler les clips virtuels de Kathryn Bigow au centre de l’intrigue de son film Strange Days sorti en 1995.

Finalement, cette pratique soulève des questions sur les limites entre la sphère privée et publique. Dans un monde où tout le monde cherche à faire des vues aujourd’hui en allant dans les extrêmes, la braindance n’est que la suite directe d’une dérive de notre société. Dans Night City, les souvenirs des autres deviennent nôtres. Les Danses Sensorielles exacerbent les sensations par procuration, créant une société où la quête d’intensité sensorielle remplace l’interaction humaine authentique et renforce la perversité.

Studio de braindance Cyberpunk 2077
Un studio de Braindance dans Cyberpunk 2077 par l'artiste Arkadiusz Duch

V et Johnny Silverhand : des pantins aux mains des Méga-Corporations

La relation entre V et Johnny Silverhand dans Cyberpunk 2077 est un élément central de la narration. Johnny Silverhand, cette ancienne rockstar terroriste est intégrée dans l’esprit de V via une puce cybernétique (la « Relic »). Cette Relic est une intrusion forcée et non consentie d’une entité étrangère à l’intérieur de son corps. S’ensuit alors une quête d’identité et un grand questionnement sur le libre arbitre tout au long du jeu. Car Johnny est un véritable parasite et n’hésite pas à exploiter le corps de son hôte à des fins personnelles lorsqu’il réussit à prendre le dessus. Ce thème est récurrent dans le genre du cyberpunk car la perte d’identité est une grande inquiétude face aux technologies et à l’explosion de la population.

De la même façon qu’une publicité entre deux vidéos Youtube, Johnny apparaît dans notre champ de vision comme un intrus. Il symbolise les systèmes oppressifs ou les idéologies forcées par les médias qui nous entourent. Face à cet hôte indésirable, V lutte pour survivre mais aussi et surtout garder son individualité. 

Malgré leur rivalité initiale, V et Johnny développent une relation de dépendance mutuelle voire même d’amitié selon nos choix. Toutefois, même si Johnny est indispensable à la survie de V, il est avant tout une menace. Johnny Silverhand représente une sorte de dualité sombre de V. Cependant dans un tel contexte, aucune option n’est pleinement satisfaisante ou éthique. Laisser son corps à une technologie ou la supprimer au risque de mourir définitivement ? Le choix n’est pas si facile.

Mais si Johnny devient sympathique pour certains, il reste profondément imparfait : égoïste, violent, arrogant, destructeur… Il incarne une forme de rébellion extrême. Personnellement, je pense que Johnny devient sympathique à partir du moment où V influe sur sa personnalité. Sauf, si l’on décide pleinement de rejeter Johnny, choix que j’ai fait personnellement. Si l’on refuse de lui tendre la main, il reste antipathique. On s’éloigne alors d’une éventuelle bonne fin comme si refuser de sympathiser avec une Relic, une machine, ne pouvait qu’entraîner la fin de soi. Peut-être que dans Cyberpunk 2077, garder son individualité n’entraîne que le malheur ? Ainsi, le bonheur est refusé à ceux qui rejettent ces intrusions ?

Cyberpunk 2077 Johnny Silverhand
Johnny Silverhand ( joué par Keanu Reeves ) apparaît dans notre champ de vision. On nous laisse alors le choix de lui prêter attention ou de l'ignorer...

Dogtown : une dystopie dans la dystopie

L’extension Phantom Liberty de Cyberpunk 2077 sortie en 2023 approfondit les thématiques dystopiques du jeu principal, tout en introduisant de nouvelles dynamiques axées sur la géopolitique, l’espionnage et la trahison.

L’action se situe à Dogtown, un territoire anarchique dirigé par Kurt Hansen, un chef militaire déchu. Dans ce lieu, seule fonctionne la loi du plus fort. Véritable non zone, il y règne une ambiance de fin du monde. On assiste à un quartier qui échappe à tout contrôle, où tout est permis et où l’insécurité règne. On ne pensait pas pouvoir faire pire que Night City, et bien Dogtown le réussit parfaitement. Les humains sont alors traités tels qu’ils sont perçus par tous les grands dirigeants, comme des pions. Chacun agit pour soi, et Songbird en est l’exemple parfait. Cette extension qui rajoute de nouvelles fins possibles au jeu, nous introduit de nouveaux personnages hauts en couleur et encore plus marquants que ceux du jeu initial selon moi.

Songbird et Reed ( joué par l’acteur Idris Elba), les deux compagnons principaux de V dans cette aventure, sont des espions au service de la présidente des NUSA. Leur rôle d’espion nous réserve pourtant de grandes surprises entre trahisons et destins tragiques.

Songbird (Somi) et Reed (Idris Elba) Cyberpunk 2077 Phantom Liberty
Somi ( alias Songbird ) et Solomon Reed ( incarné par Idris Elba )

Songbird et Solomon Reed ou l’impossible bonheur

Attention, cette partie spoile l’extension Phantom Liberty ! 

Songbird est l’un des personnages les plus poignants du jeu vidéo Cyberpunk 2077.  En tant qu’agent dotée d’une interface neurale avancée, elle est utilisée comme un outil par la NUSA (Nouvelle Union des États-Unis d’Amérique). Mais outre la dégradation physique, celle-ci est aussi victime d’une défaillance mentale engendrée par les nombreuses modifications technologiques et ses piratages répétés et de plus en plus dangereux. So Mi de son vrai nom, n’est plus humaine, c’est une arme vivante. Ainsi, elle est déshumanisée, son corps mutilé par les implants en devenant terrifiant.

Poussée par le désespoir et sa santé défaillante, Songbird nous embarque dans sa quête personnelle. Son personnage utilise V du début à la fin. Elle lui promet un remède pour survivre, alors qu’au final ce « remède » ne pourra en fait qu’être accordé à une seule personne : elle-même. Malgré ce coup de couteau dans le dos, on ne peut que constater la misérable destinée de Songbird qui n’est plus qu’un cadavre ambulant. Il ne nous reste alors qu’un choix : aider ou trahir Songbird comme elle l’a fait avec nous. La jeune femme fait face à une terrifiante conclusion : elle n’est qu’un outil jetable une fois hors d’usage. Enfermée dans son propre corps, elle est un oiseau en cage.

Face à elle, Reed n’en mène pas large. Il est, tout comme elle, un produit de la NUSA. Vétéran et agent, il est à la fois complice et victime du système. Chargé de retrouver Songbird, il suit aveuglément les instructions de la NUSA sans la remettre en question. Bien qu’il ait été trahi par la NUSA, Reed est prêt à faire des choix discutables au détriment de Songbird ou de V.

Si on aide Songbird, Reed n’hésitera pas à nous tuer, respectant son rôle d’agent fidèle. Condamné à la solitude et à la méfiance permanentes, Reed est un pantin broyé par le système qui l’engage. Ainsi, entre Songbird et la NUSA, il choisit cette dernière malgré le lien paternel qu’il a instauré avec la jeune femme. Traître ou détaché de ses propres émotions ? Il reste un pion que la NUSA n’hésitera pas à détruire tout comme Songbird.

Entre manipulation et trahison, les relations entre les personnages ne seront jamais sincères et n’aboutiront pas au bonheur. Condamnés à se mentir ou se trahir, finalement ont-ils réellement le choix alors que la NUSA contrôle leur vie ? Peu importe les choix faits, les relations semblent se terminer par des mensonges ou dans la douleur. L’une des fins « heureuses » apportées par Reed nous laisse à réfléchir sur cet aspect.

Suivre Reed et la NUSA permet à V d’extraire enfin la ‘Relic’. Seule contrepartie, et pas des moindres, les implants lui sont interdits à vie car son corps pourrait en mourir. Mais derrière ce « cadeau » se cache-t-il encore une trahison ? Reed et la NUSA n’ont ils pas tout simplement menti et trafiqué le corps de V pour qu’il/elle soit mis.e hors service ? Ainsi sans ses implants, V n’est plus qu’un.e simple être humain. V est loin du mercenaire surpuissant pouvant être un obstacle aux plans de la NUSA. Le regard fuyant de Reed, nous laisse à penser qu’il ne nous a pas tout dit.

Conclusion

Dans Cyberpunk 2077, les personnages ne sont que des pions dans une société où les forces systémiques écrasent l’individu au profit d’une machine implacable. Victimes d’un système qui privilégie le pouvoir et le contrôle sur l’humanité, ils subissent leurs choix qui ne leur appartiennent jamais pleinement. Le bonheur semble illusoire et n’est même pas une fin en soi. Il n’y a pas de héros dans ce monde dystopique, seulement des survivants qui luttent pour préserver une étincelle d’espoir.

Mais au-delà de cette fatalité, Cyberpunk 2077 pose une question essentielle : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour conserver ce qui nous rend humains ? Cette interrogation, à l’heure où notre propre société flirte dangereusement avec des avancées technologiques et des systèmes manipulateurs toujours plus envahissants, résonne bien au-delà du jeu, offrant une réflexion glaçante sur nos futurs possibles.

Manue Moon
Author: Manue Moon

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